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Lorsque j’étais petit, au coin du feu, mon grand-père me racontait l’histoire de la venue au village de l’être sans regard. « Raconte, raconte encore papé, l’histoire de l’être sans regard ». Alors papé levait la tête et me regardait. Il attendait. Et puis, il parlait. « Un jour, au beau milieu du village, sur la place de l’église, un être sans regard est venu. Il ne voyait pas … et pourtant …il voyait » Impatient comme toujours, je lui demandais : « Il voyait quoi papé ? » Et papé me répondait à chaque fois : « Attends, attends, sois patient mon enfant, tu sauras plus tard ». Et papé continuait : « Cet être semblait sorti de nulle part. Il regardait partout avec ses yeux qui ne voyaient pas et puis il se dirigeait vers les plus faibles du village : les personnes âgées, les enfants, les handicapés cachés, les animaux … Et il disait toujours : je suis là, je ne te vois pas mais je suis là. » Et au même moment de l’histoire, papé se levait brutalement les bras levés vers le ciel et criait plus fort encore : « Et le miracle arriva ! ». Et je me taisais à chaque fois pour attendre la suite. Mais cette fois encore, mamé venait l’appeler pour souper. Et il me disait en marchant tout doucement la canne à la main : « Attends, attends, sois patient mon enfant, tu sauras plus tard ». Et puis j’ai grandi dans ce village à secret sans connaître la suite de cette histoire magique qui courait dans les rues endormies par la vie. Je me suis marié, j’ai fait des enfants et puis …j’ai oublié. Papé est mort, Mamé l’a suivi de chagrin en me laissant une boîte en bois en souvenir de leur existence et de toutes les richesses qu’ils m’avaient apportées. Et aujourd’hui, je suis là, devant cette boîte, stoïque, sans savoir comment l’ouvrir, sans savoir si je voulais découvrir ce qu’ils m’avaient laissé. Cette boîte qui sentait le « vieux » était là devant mes yeux, à me narguer, en me disant « ouvre-moi et tu sauras ». Alors, avec vous et sur ses mots, j’ouvre enfin le secret … Et le miracle arriva ! Papé m’avait laissé d’une belle plume noire sur papier jauni l’histoire entière de l’être sans regard qui commençait ainsi : « Un jour, au beau milieu du village … ». Je n’ose avancer tant la fin de cette histoire m’était sacrée. Et puis, je me dis intérieurement, qu’importe la fin, tu aimais cette histoire, non ? Alors, pourquoi savoir ? Et pourtant inconsciemment, mes yeux courent jusqu’à ces mots tant attendus … « Et le miracle arriva ! ». Oui, je veux savoir, je veux connaître la fin de cette histoire … Et les mots me parlent enfin … « L’être sans regard avait parlé aux plus faibles sans les voir, il les avait aimé tel qu’il les ressentait sous ses doigts, avec leur odeur, avec leur battement de cœur. Sans ses yeux, il avait compris que la vie n’était qu’un échange d’envie de connaître l’autre sans le juger sur son physique, son âge, son handicap ou son silence. L’être sans regard a tourné plusieurs fois sur lui-même un beau matin de décembre. La neige tombait et là-haut semblait lui parler. Tout le monde se taisait, cachés derrière les fenêtres, apeurés face à cet être bizarre qui ne croyait qu’à un seul regard, celui de la solidarité. Il tournait encore sur lui-même et puis brusquement … il disparut. Il n’était plus là, l’être sans regard, l’être du hasard, celui-là même qui te fait lire cette histoire mon petit-fils. La vérité est que cet être n’a jamais existé, excepté dans l’imagination des plus faibles, dans l’esprit des « oubliés ». Un être sans regard ne peut pas exister, il ne peut pas voir ce que les autres voient déjà, il ne peut pas faire des miracles, il n’existe pas !! » Ces derniers mots sur ce vieux papier me blessent brutalement le cœur, brisant le rêve d’un gosse qui aurait perdu ses espoirs dans un coffre sans fond. Mais … attendez …l’histoire n’est pas terminée. Une flèche indiquée si joliment en bas de page m’invite à suivre d’autres mots au verso. Papé avait continué ses mots … « Petit-fils, l’être sans regard n’existe pas mais il peut devenir réalité grâce à toi. Ferme tes yeux et ouvre ton cœur aux plus faibles et tu y verras du bonheur, de la lumière, de l’espoir … les mêmes sentiments que toi petit, tu as ressenti en écoutant cette histoire. Si les rêves n’existent pas, alors chacun peut les créer au travers des autres, au travers du regard de ce qui parle le mieux en émotion … le COEUR. Je n’ai pas d’héritage à te donner, ni de maison, ni de voiture, ni d’argent mais la seule richesse que j’ai eue dans ma vie, c’est bien cette leçon. L’être sans regard peut être toi aujourd’hui, demain ou les jours d’après ». Signé PAPÉ. Mes larmes coulent … et vous êtes les témoins de cette découverte … l’être sans regard n’existe pas … ou plutôt ne peut exister que si nous-mêmes nous créons notre propre vérité. Je referme ce coffre et je souris. Je ferme les yeux et je dis : oui, j’ai compris ! Papé, tu m’entends dans ton ciel là-haut, j’ai compris ! L’être sans regard est resté présent dans ma mémoire jusqu’à mon grand âge et vous savez quoi ? Aujourd’hui encore, se raconte dans notre famille cette histoire incroyable que l’être sans regard pourrait revenir un jour apporter du bonheur aux « oubliés » … Mes enfants le croient et n’ont-ils pas raison d’y croire ? Et vous, n’y croyez-vous pas à cette histoire ? Non ? Vraiment ? Attendez …fermez les yeux et vous saurez plus tard … JOANNA, « Pensées Mélodiques » Volume 1 – Août 2006
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